Jules est arrivé hier soir, dans la nuit. Après plusieurs mois d’attente interminables pour moi à qui on avait demandé de rester allongée. Les six étages n’étaient pas compatibles avec Jules qui grandissait dans mon ventre. J’avais imaginée que sa venue au monde serait comme une libération, je serais à nouveau libre de mes mouvements, d’aller et venir à ma guise, je retrouverais son indépendance.
Et puis il a finalement demandé à faire sa vie comme un grand un 21 novembre. Déjà à ce moment il a hésité entre aller vivre sa vie et rester en moi. Au dernier moment il a fait demi-tour rendant l’accouchement difficile. J’avais toujours pensé accoucher discrètement, dans l’intimité, sans faire de publicité et me voilà avec une dizaine de personnes dans sa chambre, se relayant sans relâche pour le convaincre de reprendre le bon chemin. Il a finalement vu le jour vers minuit. Tout le monde était épuisé de cette longue attente.
Je m’étais toujours demandé si on trouvait forcément son enfant beau et j’ai eu ma réponse, il n’était pas beau, son nez tordu par trop d’efforts d’allers retours, il ressemblait à un boxeur. Sa vie a débuté comme un combat. Ce combat allait durer des années, l’énergie et la souffrance qui l’accompagnaient resteraient ancrés durablement en lui. La recherche de la paix intérieure et de la sérénité serait un long chemin, habité par ses doutes existentiels qui l’embarassaient.
Dès cet instant j’ai su qu’il aurait une vie particulière, qu’il ne ferait jamais les choses qu’on attendait de lui dans la légèreté. J’avais toujours su que le jour j’aurais des enfants je les aimerais quoiqu’il arrive, quel que soit le coût.
Je savais que je ne pouvais compter sur personne d’autre que moi, c’est l’histoire de ma vie. Ne jamais rien demander, enfant pour ne pas gêner ma grand-mère, ne pas lui imposer des choses qui n’étaient plus de son âge. Et puis plus tard pour ne dépendre de personne et gagner sa liberté.
Revenons à Jules qui la première nuit vomissait du sang sans discontinuer. Le stress de ses hésitations d’après la faculté lui avait provoqué un ulcère. Cet enfant était différent, il fallait qu’il l’exprime dès la première heure. Il allait le rester, le crier haut et fort des années durant.
Son enfance ne sera que souffrance, recherche existentielle. A trois ans il disait vouloir mourir, Je le revois assis sur les marches, impassible et exprimant son désir de vouloir mourir. Cet état qualifié de dépressif était probablement plus l’expression de son doute existentiel. Anormalement clairvoyant avant l’heure, déjà en avance.
A lui tout seul il faisait naître toutes les émotions à la fois. Il avait l’air toujours en désordre à l’intérieur et ses tentatives pour mettre de l’ordre l’occupaient tellement que son rapport au monde était différent de celui des autres enfants. Il n’était ni triste ni joyeux, il semblait à l’intérieur de lui-même et à la fois extralucide.
Un week end où ses grands-parents paternels l’avaient gardé ils l’avaient trouvé tellement atone (peut-être était-il juste ailleurs ?) qu’ils l’avaient amené chez le médecin pour s’assurer qu’il n’avait pas une déficience cérébrale qui le rendrait lent.
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