« C’est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même – qui arrive trop tard – une moisson de regrets inextinguibles.« 

Joseph Conrad

Lydia s’est annoncée

Lydia s’est annoncée à Noël en 2011, depuis longtemps je n’avais pas passé Noël à Minzac, peut-être même ne l’avais-je jamais fait. Chez Calixte et Claire n’a jamais été chez moi, c’est une belle-mère qui n’a jamais eu d’existence réelle dans ma vie.

Je lui reconnaissais néanmoins le fait de sembler rendre Calixte heureux. Il avait trouvé un équilibre parfait en choisissant une amoureuse beaucoup plus jeune (elle a mon âge) qui travaillait à Paris et ne venait à Minzac que les weekends. Aucune affection n’entrait en jeu dans notre relation, chacune constatait l’existence de l’autre et faisait le nécessaire pour être cordiale. Aucun intérêt partagé, aucune idée ni valeur, le rien constituait ce qui les liait.

Bref, lors de l’arrivée à Minzac, Claire me prévint immédiatement que Calixte avait une vraie surprise pour Noël. Les garçons, tout excités à l’idée de découvrir la surprise commencèrent à tirer des plans sur la comète : 

– Calixte allait-il épouser Claire ? (Evidemment ils ne mesuraient pas l’impossibilité de la chose, Calixte étant toujours marié à Colette)

–  Calixte allait-il avoir un bébé ? 

C’est dans cet esprit d’impatience et dans l’excitation de la découverte de ce qui attendait Sophie que le repas de Noël débutait. Une fois encore Calixte était entouré de ses ami.es et ils étaient nombreux .ses autour de la table. Comme si réunir la famille pour Calixte était impossible, s’y consacrer ne serait-ce qu’un instant pleinement le confrontait à une épreuve insurmontable.

Le repas se passe, joyeux et bruyant. Ces repas où rien ne se dit mais tout le monde rit, probablement de peur d’affronter ses démons en ces périodes de fêtes qui reviennent sans cesse nous rappeler notre histoire.

Evidemment la surprise n’arriva pas. Le lendemain Jean-François partait avec les garçons chez sa mère et je croyais dur comme fer que c’était l’occasion que Calixte attendait pour me parler. C’est en fait le surlendemain qu’il en vînt aux faits dans une gêne incommensurable avec l’attitude d’un petit garçon pris en faute. La nouvelle était donc que Bruno et moi avions une nouvelle sœur, ou plutôt une sœur quasiment de notre âge. 

Lydia, fille adultérine des deux côtés avait eu connaissance de l’identité de son père biologique à la mort de son père qui l’avait élevée auprès de ses frères et soeurs. Elle l’avait donc recherché et la magie d’internet avait opéré.  

Visiblement Grand Mère était au courant, Calixte a toujours dit n’en rien savoir. Elle a été conçue lorsque Calixte était déjà avec Colette et ils allaient se marier, sa mère était plus plus âgée que lui, mariée et déjà mère de 5 enfants. Le secret était ainsi de rigueur. Grand Mère l’a emmené dans sa tombe. Elle a pourtant longtemps écrit à Lydia et à sa maman. 

J’étais ravie d’apprendre que j’avais une sœur, je n’avais jamais été proche de Bruno, ce serait peut être là l’occasion de tisser des liens fraternels avec quelqu’un. 

La présentation officielle est ainsi organisée pour le weekend de Pentecôte, Bruno et moi, accompagnés de nos familles sont invités afin de rencontrer notre sœur. 

Dix ans ont passé et Lydia fait partie de ma vie désormais, nous avons appris à nous connaître. Les attentes sont bien sûr différentes mais les moments passés ensemble sont bienvenus.

Lydia a longtemps idéalisé la famille de Calixte quand je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir des parents affectueux et présents. Finalement je n’ai jamais vécu avec Calixte, ne connaît de lui que ses absences, ses voyages, ses choix de vie qui m’ont exclue ou incluse en pointillés. 

Lydia a été élevée par sa mère avec ses frères et soeurs beaucoup plus âgés qu’elle. Son père est mort quand elle avait dix ans. 

Nous sommes culturellement très éloignées, aux antipodes, nous n’avons ni les mêmes intérêts, ni la même culture, ni la même façon d’être au monde. C’est étrange ce sentiment de finalement trouver une famille, Lydia est celle qui est le plus attachée à un lien familial et à la fois m’en sentir complètement étrangère. Je crois que j’ai pas appris à faire famille.

Lydia a souffert, s’est laissée maltraitée par les hommes et semble se complaire dans une sorte de maltraitance récurrente et permanente. Elle ne s’interroge jamais sur ses actes dit-elle, elle ne réfléchit jamais au pourquoi elle fait les choses. N’a ni convictions politiques (ou n’ose sans doute pas les exprimer face à ma virulence et ma détermination d’une lutte permanente contre le capitalisme et l’extrême droite), ni sociales. Elle semble vivre en dehors de la société, dans le vase clos de son quotidien, ses connaissances et fréquentations.

Sa réflexion paraît guidée par les regrets et une indicible amertume. Son corps est douloureux. Sa vie est pleine de riens. 

Les moments partagés avec elle sont inodores et sans saveur même s’ils ne sont pas désagréables. Parfois je l’attriste probablement en questionnant la vie sans cesse. Tout cela m’amène à réfléchir à ce qui nous construit, les souvenirs ou l’instant ?

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