Désirs se jouant dans un temps à la fois haché et continu, préservant à la fois des intensités distinctes et une égale confiance inébranlable, à travers une étrange dialectique de la distance et de la proximité. Tantôt au plus loin, tantôt au plus proche, pour ne sombrer ni dans « l’amour au quotidien », ni dans les « amis de trente ans » qui se voient une fois par an.
Désirs d’un corps concret qui se touche, s’esquive, se voit, se dissimule, avec sa voix singulière, avec ses gestes singuliers de tendresse et de pudeur, ses postures singulières, tantôt aguichantes tantôt timides, ses belles fesses et son gros nez, le tout faisant qu’on le trouve beau, adéquat à ce qu’il est, l’autre, l’ami.e-aimé.e, l’aimé.e-ami.e. C’est peut-être terrible mais c’est vrai : combien d’amours et d’amitiés détruites, parce que le corps de l’autre (ou de soi-même) était décidément trop maladroit, trop gros, trop maigre, trop laid ?
Désirs aussi d’une parole qui s’élève ensemble, avec sa tonalité singulière, ses disputes et ses retrouvailles singulières, qui se partage, qui sait dire et qui sait écouter, et qui sait parfois ne pas entendre parce qu’on est en train de dérailler, et qui sait parfois ne pas demander pour ne pas dévorer l’autre et lui laisser ses espaces inconnus. Et là aussi c’est terrible et c’est vrai : combien d’amours et d’amitiés perdues parce que l’autre (ou soi-même) ne savait pas parler, parlait trop, ne savait que dire oui, ne savait que dire non ?
Désirs encore qui ne se préservent et ne s’accroissent que d’un travail ensemble, pas d’un travail commun mais d’un travail partagé depuis les chantiers de chacun. Pour introduire entre l’autre et soi, à la place même du fantasme noir de fusion-dévoration, l’espace d’une multiplicité de nouvelles découvertes de l’autre : face à d’autres objets, à d’autres exigences, à d’autres combats. Parce qu’on ne peut pas aimer longtemps celui qui ne travaille pas, n’exige pas de soi-même et de l’autre, ne fait pas travailler.
Tous ces désirs ne se hiérarchisent pas, ne se classent pas, n’ont pas d’ordre propre. Quand il y a véritable amour, ils ne font que s’organiser, plus ou moins bien, autour d’une seule personne. Parce qu’il n’y a toujours qu’un.e aimé.e, qu’un.e ami.e, même s’il y en a plusieurs. Et on sera toujours bien en peine de dire lequel/laquelle est l’aimé.e, lequel/laquelle est l’ami.e, à partir du moment où l’on admet que « faire du sexe » est une bien belle chose mais qu’il y a mille et une autres façons de faire l’amour, par le geste, la voix, le regard, le travail, la lutte. Il est sûr qu’il n’est pas toujours facile d’admettre cette bizarre vérité. Parce qu’il y aura toujours le triste petit besoin d’être aimé.e qui fera les exclusifs. Parce qu’il y aura toujours cette sombre peur de ne plus aimer qui fera les jaloux. Parce qu’il y aura toujours ces pudibonds d’aujourd’hui qui nous enjoignent autant qu’ils peuvent de parler de sexe pour ne pas parler de désirs. Mais qu’au moins, seulement, on ne nous parle plus alors d’amour, dans le sens que l’on voudra, pour décrire ces sombres machinations du petit-moi. Et qu’on ne vienne pas non plus la ramener avec l’idée d’amour-passion, tant c’est encore une autre affaire, encore plus intense et plus funeste, mais où il est en vérité très peu question d’amour, voire que des relations ou des conjoint.es, sauf à mentir et à se mentir à soi-même.
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