« C’est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même – qui arrive trop tard – une moisson de regrets inextinguibles.« 

Joseph Conrad

Le silence et l’amitié

Tu m’avais un jour demandé de t’écrire un texte pour tes 55 ans, les évènements ont fait que je n’en avais ni l’énergie ni le désir, étant habitée alors par l’impossibilité de t’adresser des mots insouciants.

Les épreuves que tu traverses me touchent, tu le sais, j’ai tenté d’être présente à tes côtés, en tous cas, à la hauteur de ce que je pensais juste, en lien avec l’amour et l’attachement que je te porte et la solitude que j’ai imaginée être tienne face à ce à quoi tu étais confronté.

Étrangement j’ai eu le sentiment de te soulager par moments quand tu n’étais pas bien, que l’incertitude de ce qui allait suivre et la douleur t’habitaient. Et puis peu à peu le sentiment que tu me gardais à distance de ce que tu vivais…..

L’autre jour, fugacement, le toi d’avant m’est réapparu, et puis il a disparu à nouveau, pour laisser place à un personnage désabusé, que tu cultiverais méticuleusement, comme si cela pouvait éloigner tes inquiétudes et tes démons. Peu à peu une sorte de silence entre nous s’installe, comme une esquive.

N’ayant plus l’avidité de comprendre le sens d’un silence, comme à une époque où j’oubliais parfois d’avancer pour passer mon temps à ruminer, je n’ai plus le désir d’appréhender le tien. En matière de relations le silence exprime le repli. Certes il ne l’exprime pas en mots, puisqu’il s’y soustrait, mais d’une certaine façon il est très clair : « je ne te parle plus ou alors de rien». Peu importe que ce soit par volonté ou par incapacité, le résultat est le même : l’autre ne répond plus. La seule chose à comprendre c’est cela : « tu n’es pas la personne avec qui je peux/veux/sais communiquer ».

Ce peut être violent à admettre et la tentation de « comprendre » reste inévitablement présente. Pourtant il est vain de chercher à savoir si cela vient de comportements inappropriés de moi, de toi ou d’un dysfonctionnement de la relation : par essence le silence n’apporte aucune réponse directe. La frustration en est grande et déclenche chez moi des émotions fortes et durables. Par contre, une fois que la douleur de la distance, d’un certain rejet et son cortège émotionnel sont passés, ton silence, celui de toi, amie-aimé.e, m’offre l’opportunité de m’interroger sur le rapport que l’on entretenait et ce qui m’importait : en quoi ton silence me fait-il souffrir ? Qu’est-ce qui est touché en moi quand tu me gardes à distance ?

Autant de questions qui renvoient à l’attachement, et même à ses origines. Les questions se succèdent, s’ouvrant en cascade dès qu’une hypothèse de réponse semble m’apporter la paix que mon esprit recherche. Elles ne s’épuiseront qu’au fil du temps, ouvrant peu à peu un espace de sérénité intérieure. Jusqu’au jour où je finirai par comprendre qu’il n’y a peut-être rien à comprendre. Seulement accepter qu’il est advenu ce qui, dans un contexte donné, entre deux personnes en quête d’elles-mêmes, ne pouvait qu’advenir. L’alchimie d’une rencontre ne s’explique pas totalement, celle de la mise à distance pas davantage.

C’est sur ce chemin d’acceptation que les hasards de la vie me conduisent.

Je crois, quant à moi, avoir choisi de cultiver un certain positivisme, qui me permet de me lever tous les matins avec l’idée que quelque chose me surprendra et me rappellera joyeusement que je suis vivante, et que la vie est aimable.

Tu le sais j’ai longtemps cru que les petits instants de bonheur que nous partagions pouvaient suffire à t’éloigner de ton désabusement, cette espèce d’amertume parfois que tu exprimes face à l’existence et à l’avenir. Sans doute étais-je trop orgueilleuse en pensant que ma seule présence pouvait modifier ton état d’être, que tu pouvais rechercher ces moments là avec impatience et désir, qu’ils pouvaient te réconcilier avec la vie quand elle ne te souriait pas.

Le sens pour moi n’est pas dans le quotidien, il se niche dans ma relation aux personnes qui me sont chères, ça paraît bête mais je pense même que c’est là qu’est ma raison d’être. Évidemment ça te fait marrer, je t’imagine parfaitement me rétorquant « allez arrête Sophie, c’est l’idée de tout ça qui te plaît mais tu sais bien que c’est des conneries ! ».

En fait pour tes 55 ans, je crois que ce que j’ai envie de dire, c’est que les mots que t’ai adressés ont toujours été le fruit de ma pensée, que pour moi c’est important et sincère. J’ai aussi envie de te dire, que ta vie est devant toi, ton avenir est plein de possibles et ne t’enfermes pas dans ce fatalisme qui finira par te paralyser vraiment.

Tu es belle personne, confronte toi à ce qui te fait peur plutôt que de te soumettre.

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