« C’est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même – qui arrive trop tard – une moisson de regrets inextinguibles.« 

Joseph Conrad

La fin d’année, Victor

Victor a fêté la fin d’année au boulot, il travaillait et a donc terminé la soirée, peut-être est-ce la nuit avec ses collègues. Il avait l’air en paix le lendemain ce qui me laisse penser que la soirée s’était bien passée. Lorsque soudain le son d’un texto me surprend en plein milieu de ma sieste et il s’agissait des vœux de Victor. Sentimentaux cette année, déclaration d’amour à sa mère, remerciements, expression de sa reconnaissance. Les instants emplis d’enjeu ou de symbole sont souvent pour Victor ceux qu’il choisit pour dire, lui qui finalement parle beaucoup mais dit rarement. 

Cette année a donc délicieusement bien commencé avec ses mots qui m’ont émue et qui ont illuminé mes pensées. 

Longtemps je me suis sentie plus proche de Jules, surtout pendant l’enfance où les sollicitations étaient incessantes et où je l’accompagnais dans la majeure partie de sa vie, depuis la naissance et cette période où il ne pouvait pas être allongé et donc je l’avais une grande partie du temps contre moi jusqu’après son opération où à nouveau je devais le panser en permanence, l’accompagner, le rassurer. 

Victor n’a jamais revendiqué quoique ce soit durant l’enfance, il s’est effacé devant l’omniprésence et le besoin d’attention de Jules. Sans doute a-t-il fait ses coups en douce, trouvant ainsi une raison heureuse à la situation, il n’en reste pas moins vrai qu’il a tout fait pour ne pas nous inquiéter, nous demander de l’attention, nous faciliter les choses en définitive.

Désormais, et depuis quelques années en fait, je me sens plus proche de lui, on arrive à se parler, à se dire les choses quand avec Jules c’est toujours difficile de capter son attention, de discuter posément. Il semble toujours dans l’euphorie de son quotidien avec ses amis, dans le débat permanent. Comme si toute cette énergie et cette excitation dans les mots lui permettaient d’éviter ce qui l’embarrasse : sans doute l’expression d’une appartenance familiale ou je ne sais quoi de ce genre. 

Et pourtant parfois, au hasard de rencontres, il revient vers moi désormais pour savoir ce qui lui est arrivé. L’affect semble amputé chez Jules. Parfois j’oublie qui il est et je lui en veux car j’ai le sentiment d’un lien distendu et puis il réapparaît lors d’un instant sans particularité. Il reste le maître du jeu de sa vie avec l’autre.

Victor a ainsi pris l’habitude de me dire qu’il parle “pour lui et son frère”. J’imagine que c’est ce même sentiment que Jules est attaché à lui, à moi, nous aime probablement mais ne sait pas l’exprimer, ne sait pas se comporter de manière à le montrer spontanément qui le gêne et c’est comme s’il essayait de compenser ce manque. Je me souviens alors que quand il était petit et que Jules se trouvait en difficulté, soit face à nous, soit face à ses copains, il le tirait par le bras et lui disait “Dis-ça” et Jules obéïssait, disait des mots qui ne lui appartenaient pas mais qui le sauvaient l’espace d’un instant. 

C’est étrange comme la maternité n’était pas au centre de mon désir étant jeune. Un jour l’envie d’enfant a surgi. Etait-ce une volonté inconsciente de répondre aux attentes sociétales ou une histoire d’amour ? On a essayé et ils sont arrivés l’un après l’autre sans souci. Et puis les deux ont été malades petits, ils ont failli mourir l’un et l’autre et ma relation à eux s’est construite dans cet état de chose, avec la possibilité qu’ils ne soient plus là. C’est une expérience étrange, qui au lieu de nourrir l’inquiétude chez moi, a donné naissance à un  sentiment d’invincibilité.

Je n’ai jamais plus eu peur de les perdre, je crois que j’ai accepté très tôt qu’ils pouvaient disparaître, je vivais avec ce possible qui m’est devenu familier et naturel, qui ne posait plus problème. 

Depuis mes avc, surtout le premier où j’ai touché ma finitude, c’est comme si j’avais échangé nos places. Je crois que je vis avec la possibilité que ma vie s’arrête sans que ce soit une inquiétude ou une angoisse, j’ai le sentiment d’avoir suffisamment vécu, expérimenté de situations, fait ce que j’avais à faire. C’est nouveau et c’est assez confortable. 

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