« C’est une drôle de chose que la vie – ce mystérieux arrangement d’une logique sans merci pour un dessein futile. Le plus qu’on puisse en espérer, c’est quelque connaissance de soi-même – qui arrive trop tard – une moisson de regrets inextinguibles.« 

Joseph Conrad

La vieillesse et les regrets. Laisser une trace

De passage en Ardèche je discutais avec C., de la vie et de la mort. M.-A. visitait tous les jours sa mère malade en Ehpad et je m’étonnais de son acharnement à ne pas la laisser partir, de la terreur que lui inspirait sa disparition. 

Pourquoi n’ai je aucune appréhension face à ma mort ? A chaque fois que le sujet vient dans les conversations je m’aperçois que la plupart de mes amis, plus ils vieillissent, plus ils redoutent ce moment et tentent de le repousser le plus tard possible quand ça m’est égal. Ma vie pourrait s’arrêter demain, je n’éprouve aucune crainte. Il ne s’agit pas non plus de la provoquer, c’est simplement une étape que j’ai acceptée. Peut-être est-ce dû à mon expérience intime de ma finitude, ou encore au fait que longtemps j’ai envisagé la fin de Jules comme possible. J’ai vécu de nombreuses années en pensant que je lui survivrai et puis un jour cette pensée s’est éloignée de moi. Elle s’est absentée sans faire de bruit avec le truchement des évènements qui me laissaient penser que cette période était révolue. 

Je me demande dès lors ce qui pourrait me retenir : les regrets, l’impression d’une vie inachevée, la peur de l’au-delà, je ne sais pas. C. me disait qu’elle espérait avoir dix ans devant elle pour laisser une trace à son fils et son petit fils. Elle a le sentiment de n’avoir rien accompli, de n’être pas allée au fond de ce qu’elle pouvait faire. Je ne sais pas si les dix prochaines années lui permettront d’accomplir le dessein qu’elle se fixe.

C’est étrange ce besoin de reconnaissance, d’accomplissement aux yeux des gens qui comptent, à ses propres yeux. Je n’ai jamais eu le désir d’accomplir de grandes choses, j’ai pris la vie comme elle venait. Pour elle, j’ai eu une vie beaucoup plus passionnante que la sienne. Elle me disait que les garçons garderaient l’image d’une mère aventurière, courageuse et pleine de fantaisie et de réflexion. Je ne sais pas, je ne me suis jamais interrogée sur l’image qu’ils garderaient, mes textes sont juste là pour que l’image soit fidèle, qu’on ne puisse pas me déformer. 

D’où tire-t-on la fierté et la reconnaissance ? Des actes de courage et de résistance, des moments magiques et fugaces partagés, de l’accomplissement d’une œuvre ? Est-ce quantifiable, peut-on élaborer une échelle de la réussite de sa vie ? Je ne me suis jamais interrogée de la sorte, ça me semble bizarre et tellement plein de regrets. Comment peut-on arriver à cet âge et penser qu’on n’a rien fait de sa vie, rien de remarquable, rien de mémorable. Toutes les petites choses, les choix, les emballements, les échecs et les réussites sont pour moi le reflet de ce que je suis. Je n’ai pas le désir de rester dans les mémoires à quelque titre que ce soit. Quand je serai morte ce sera fini. 

J’ai l’impression que ce que j’ai pu donner à celles et ceux qui ont croisé mon chemin je l’ai donné, sans que ça donne une plus grande valeur, ou intensité, à mon existence. Rester dans les mémoires, quelle drôle d’idée, en tout cas quelle drôle d’idée de le réfléchir et de tenter d’agir en conséquence. 

Comme une sorte d’insatisfaction qu’elle espère combler dans les dix ans à venir. Son fils l’oubliera-t-il si elle part aujourd’hui ? Sans doute pas. Et si le lien avec lui paraît fragile, ces dix ans en modifieront-ils la nature ? Je ne lui ai pas dit mais je ne crois pas. Le lien se construit au fil du temps. J’ai la grande chance d’échanger avec mes enfants, et mes ami.es. On se raconte, tel.les qu’on est dans les grandes et les petites choses comme dans les épreuves qui nous submergent et les joies qui nous font vibrer. La nature de nos actes n’est que le reflet de notre appréhension des évènements et de ce qui est possible. Faut-il poser des actes forts, vivre des expériences remarquables pour exister ? 

J’ai eu 61 ans et je m’aperçois que les gens qui m’entourent ont fait le même chemin et semblent habités par une inquiétude persistante quand ils revisitent leur passé et quand ils tentent de faire un bilan. Je ne fais pas de bilan.

Je me suis toujours demandé ce que je faisais sur terre, je n’avais pas choisi d’exister et j’ai juste fait avec n’ayant pas d’autre choix. J’ai essayé d’occuper mon existence de manière à résister à ce qui me semblait injuste, avec un regard critique, mais aussi à ne pas m’ennuyer, de manière à ne pas sentir le temps s’écouler. 

Calixte est mort l’année dernière et je n’étais pas triste, ça me semblait dans la continuité de sa vie, la suite logique.

Pour en revenir à M.-A., l’avis général est de dire qu’elle l’a accompagnée avec son amour et sa présence jusqu’au bout et qu’elle ne doit rien se reprocher, que sa mère le savait en partant. Je n’ai jamais pensé qu’on était redevable de quoique ce soit vis-à-vis de nos parents, ou ma grand-mère dans mon cas. Comment réduire un attachement, une empreinte laissée, au dévouement face à la mort prochaine de celles et ceux qui nous ont permis de grandir. C’est très étrange pour moi et je me sens en décalage complet avec parfois un discours perçu comme violent par les autres.  Suis-je complètement insensée ? 

Le postulat de départ est pourtant connu de tous, le jour on nous naissons nous savons que nous mourrons. Notre passage sur terre est temporaire, ce ne devrait pas être une question qui revient sans cesse. La question peut se poser lors d’une mort soudaine et subie comme en situation de guerres ou de conflits, de discriminations menant à la mort mais pas d’où je suis aujourd’hui.

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