Mes mots dépassent parfois ma pensée. Ils la dépassent tellement vite que je n’ai pas le temps de les voir passer. J’ai beau essayer de les attraper pour leur parler, les amadouer, leur dire de biens se tenir, de bien se couvrir, d’être prudents, rien n’y fait ils s’emballent et s’égayent dans tous les sens et n’en font qu’à leur tête.
Ces mots sauvages, ces mots épris de liberté, révèlent-ils mon désir de me dire ou bien trahissent-ils mes pudeurs et mes fureurs intimes sans mon consentement ?
Parfois tranchants ou glacials, ils blessent ou figent inutilement ce qui aurait pu être. Je les jette en cage mais souvent trop tard quand le mal est fait.
Parfois vains ils se brisent au contact d’une carapace trop dure, d’un cœur trop sourd pour pouvoir leur donner vie et corps. Je reste là les bras ballants, trop lourde, des morceaux qu’on m’a rendus et dont je ne sais que faire. Inutiles enfantements de sentiments mort-nés.
Parfois stériles, ils s’étiolent avant même d’avoir engendré quoique ce soit. Ceux-là ont raté leur sortie, ils trébuchent en plein élan. Ils meurent avant d’avoir été.
Parfois tendres et hésitants, lourds d’amitié et d’amour contenus, ils font surgir des torrents d’émotions que j’ai bien du mal à endiguer à temps pour éviter qu’ils n’emportent tout sur leur passage et défigurent à jamais mon paysage familier.
Parfois impudiques, ils me trahissent sans crier gare, déshabillent mon âme et me laisse vulnérable et offerte, l’espace d’un instant suspendu de surprise. Je leur en veux et les bénis en même temps.
Parfois lourds de désir, voluptueux plus que ne le permet la bienséance, ils m’embarquent dans des voyages secrets où s’encanaillent mes sens éblouis.
Parfois, ils s’installent, immobiles et sereins, afin de laisser œuvrer le silence des choses, qui a tellement à leur apprendre.
Un peu de maturité, de retenue, de modestie aussi, leur sied très bien.
Il leur faudrait faire plus souvent preuve de bon sens, de patience et d’humanité, et alors je pense que nous pourrions parvenir à ne pas sans arrêt nous contredire, eux et moi.
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